Journaliste-équilibriste en Afghanistan

La meilleure métaphore pour expliquer le travail du journaliste en Afghanistan est celle de l’équilibriste: il marche sur une corde, une fine corde au-dessus du vide. Le passage peut se passer mille fois sans incident, avec du stress, des risques certes, mais l’équilibriste passe. Par contre le jour où il tombe, la chute est douloureuse. Il n’y a pas de faux-pas possible.

Les Afghans paient le plus lourd tribu et le savent: ils sont bien peu nombreux aujourd’hui à travailler dans des zones à risques, à approfondir les sujets qui fâchent: black-listés, questionnés, emprisonnés, enlevés, battus, abattus, égorgés… Les étrangers sortent peu de Kaboul ou seulement avec les soldats étrangers.

La criminalité croissante rend le travail des reporters souvent plus dangereux que les combats. Il ne faut pas critiquer publiquement les activités illégales d’un seigneur de guerre, d’un policier, d’un insurgé, d’un trafiquant de drogue, d’un officiel ou d’un politique; même si elles sont connues de tous.

Mais la politique du conflit s’ajoute aussi: quand les journalistes n’ont pas, d’eux-mêmes, pris partie dans le conflit, on leur demande de le faire. Les forces étrangères ne font d’ailleurs pas exception. L’Afghanistan est une guerre de communication, chacun défend son « bout de gras » comme la vérité.

Conséquence: les journalistes étrangers et afghans sont de plus en plus considérés comme des espions, des portes-micros de propagandes, comme une menace. Ou comme un butin.

Conséquence: traverser les zones de combats devient, justement, le parcours du combattant. Il faut se cacher des policiers corrompus, des insurgés corrompus et des bandits qui peuvent organiser un enlèvement contre rançon. Il faut prouver aux Taliban que les journalistes ne prennent (normalement) pas position dans le conflit. Compliqué quand on se trouve dans des régions tenues par une trentaine de groupes rebelles différents.

Comment alors vérifier les déclarations données par les différentes parties engagées dans le conflit? Comment faire notre travail de journaliste?
L’information en pâtit lourdement. Nous présentons souvent un Afghanistan travesti, loin de la réalité. Un Afghanistan de parodie.

6 réflexions sur “Journaliste-équilibriste en Afghanistan

  1. Vous faites un métier bien périlleux, on ne dira jamais assez combien nous vous devons, nous qui sommes confortablement calés derrière notre ordinateur.
    J’ai regardé votre reportage pour France 24, qui montre les populations prises entre le marteau et l’enclume. En plus j’ai eu le plaisir d’entendre votre voix et de voir votre visage. Merci encore

  2. Aucun doute, il est très difficile d’avoir des informations fiables à propos de l’Afghanistan, ce qui rend votre travail d’autant plus précieux, en dépit des difficultés.

    On dit que le monde est désenchanté, et qu’il n’y a plus de héros. Pourtant, dans mon esprit il est clair que les journalistes comme vous qui donnent de leur personne pour aller rechercher l’information à la source dans les zones de guerre sont de véritables héros, au sens noble du terme. Même si c’est une maigre consolation face aux difficultés et angoisses, sachez que vous avez tout mon respect et considération.

  3. formidable travail
    merci pour l’analyse fine et le courage de poser les questions –et de les laisser ouvertes quand il n’y a pas d’évidence de réponse
    prenez-soin de vous
    que Dieu vous protège

  4. Bonjour,
    J’ai suivi avec attention vos récents reportages sur France24.
    C’est superbe ce que vous faites, et très courageux.
    Prenez bien soin de vous. Bonne chance!!!

  5. Il me reste dans la tête qu’il doit bien y avoir encore dans ce pays quelques valeurs pour que vous le parcouriez à vos risques et périls. L’étranger a toujours bien été accueilli dans ce pays comme dans d’autres dans la mesure où il respectait ses us et ses coutumes et ne faisait que passer sans vouloir s’y imposer. Mais il y a belle lurette que cet équilibre a été rompu.
    Bonne chance : on peut encore savoir se regarder dans le visage de l’autre, accepter un compromis, en proposer d’autres, et savoir partir à temps sans perdre la face. Si la peau de chacun ne vaut pas grand chose et que chacun le sait, la fine corde dont vous parlez ne cassera sans doute pas. Mais l’exercice est périlleux.

  6. Je viens de voir votre reportage sur France 24.
    Bravo pour votre analyse fort pertinente sur les élections en Afghanistan.
    Des propos justes, précis, sensibles et fidèles à la réalité du terrain.
    Vraiment bravo Claire, au plaisir de vous lire et de vous voir sur France 24.

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